Parce qu'il n'y a pas que le sexe et l'alcool dans la vie comme on m'a dit il y a quelque temps. C'est quand même dommage, parce que ça fait partie des meilleures choses de l'existence.
Il faut bien s'occuper du reste aussi. Au hasard le boulot. Travailler plus pour gagner plus, tous ces trucs là. Arriver à 9h le matin, se manger des mails parce que 9h c'est pas 10h et
encore moins 11h. Pas ma faute, je suis connectée à un autre GMT que le leur. Celui que j'aime bien. M'emmerdez pas, le taf est fait, qu'est-ce que vous me prenez la tête pour une heure dans une
journée alors que je ne compte pas le temps passé à travailler depuis 10 ans? Mauvaise question. Il est plus important de faire acte de présence, montrer aux supérieurs hiérarchiques qu'on est là,
à son poste, le cul vissé sur son siège, le dos bien droit qui ne s'avachit pas sur le dossier, avoir un bureau bien rangé avec des piles de documents bien propres où pas une page ne dépasse, un
écran sur lequel s'affiche des courbes, des chiffres, surtout pas de fenêtre myspace/facebook/msn. Ne pas avoir l'esprit ailleurs, passer 8 heures minimum dévoué entièrement à l'entreprise.
Etre "corporate". Ne rien dire. Sourire mais pas trop, ça voudrait dire qu'on est heureux et donc qu'on ne travaille pas. Dire merci, pas pour l'augmentation qu'on n'aura jamais, mais pour avoir le
privilège de bosser là. Faire le dos rond. Courber l'échine et en redemander encore.
Pas de bol, c'est pas moi. Mon bureau est un foutoire sans nom sur lequel s'entassent cd, dvd, feuilles, post-it, vieux gobelets, magazines et les chemins de fer me servent de set de table tous les
midis quand je mange mon sandwich à 8 euros devant l'écran. Mon tapis de souris n'est pas comme celui des autres tout noir ou tout bleu, puisque je l'ai fait moi-même, comme une grande, pendant mes
heures de travail. Oui, j'avoue, j'ai passé 5 minutes à faire autre chose que servir mon entreprise. Ciseaux, scotch, pochette plastique et photo d'Iggy Pop. Personne n'a aimé mon tapis de souris.
Certains ont même hurlé "mais quelle horreur". Au début j'ai tenté d'expliquer pourquoi Iggy n'était pas moche mais transpirait le sexe, mais ça m'a fatiguée assez rapidement. Faut dire que je
signe certains de mes articles Sally Cinnamon et lorsqu'on m'a demandé pourquoi, j'ai répondu que c'était un titre des Stone Roses, ce qui a provoqué l'hilarité générale "Les Rolling Stones
tu veux dire. Et ben pour quelqu'un qui prétend écouter du rock t'y connais pas grand-chose". Mouarf. Peine perdue, j'ai baissé les bras. J'ai l'iPod sur les oreilles en permanence pour éviter
d'entendre la vie passionnante des gens et leurs réflexions incessantes. Je passe pour une associale, une Daria en puissance et ça me convient très bien. Certaines de mes collègues pensent même que
je suis gothique. L'avantage c'est qu'elles craignent un peu les jours de pleine lune, des fois que j'égorgerais une poule en pleine nuit sur une tombe du Père Lachaise et qu'il leur arrive les
pires malheurs par la suite (en même temps, je devrais peut-être essayer, sait-on jamais, si ça peut leur faire perdre l'usage de la parole). Ca m'a fait rire de revenir béate de l'interview que
j'ai eu avec Manson. Ce jour-là, j'ai définitivement aterri dans la catégorie des gens bizarres. Alors on m'a envoyée interviewer Tokio hotel. Cherchez pas le rapport, il n'y en a pas. Limite, ça
m'arrange, parce que c'est ça ou Christophe Maé. Au moins, le monsieur-madame avec ses ongles plus soignés que moi est marrant avec ses cheveux qui tiennent debout tout seuls. Il m'a même appris la
bonne technique pour mettre de l'eye-liner, ce que je ne porte pas, mais j'ai au moins appris quelque chose.
Je dois écrire entre quinze et vingt articles par mois. En faisant moins de "temps de présence dans l'entreprise" comme dit la DRH que les autres. Les autres écrivent moitié moins et se font les
ongles. Mais c'est pas ce qui compte. Il faut être là, que ton supérieur te voit, t'observe, sache ce que tu fais, quand, où tu vas et évite de faire caca quand tu vas aux toilettes parce que ça
prend plus de temps que le pipi et c'est autant de temps perdu pour les actionnaires donc de l'argent. Et oui, la merde coûte chère. Comme les ambitions personnelles de petites putes qui pensent
qu'en terrorisant la masse elles arriveront à leurs fins. Problème. Sur moi, ça ne marche pas. On est gothique ou on ne l'est pas, hein. Alors les mesquineries montent crescendo. Cette semaine, on
a corrigé mes articles à voix haute dans l'openspace. Commentaires qui se veulent cinglants de rigueur. Je les ai regardé faire, toujours mon iPod sur les oreilles. Bizarre, elles n'avaient pas
pris de stylo rouge pour noter les corrections et commentaires dans la marge. J'ai coupé la musique pour entendre mieux ce qui se disait. Bon. C'est officiel depuis cette semaine: je ne sais plus
écrire. Je me sens comme Virenque. On m'aurait menti à l'insu de mon plein gré sur ma capacité à enchaîner les articles bien construits sur des sujets aussi divers et pas forcément variés qui
m'intéressent autant que me nourrir d'autre chose que de bière pendant toutes ces années. La vérité éclate enfin au grand jour, je suis une merde. Chouette. Je me sens d'humeur à aller faire un
stage d'écriture au CFPJ. On y commence les journées à 9h mais au moins je ne rentre pas chez moi à minuit. Puis je pourrai prendre l'air.
D'autres sont allés se plaindre de la situation. Ils sont allés expliquer l'ambiance. Alors j'ai fait pareil. Parce que quite à être virée quoi qu'il arrive, autant arrêter d'écouter son iPod et
dire sa façon de penser. Puis c'est pas tous les jours que la médecine du travail et la DRH vous convient à l'ouvrir. Alors j'ai raconté. Expliqué. Exposé. Tout. Au stade où on en est, on n'est
plus à ça près. Pas d'énervement. J'ai même réussi à ressortir la phrase de Royal. Son fameux "je ne suis pas en colère". Et c'est vrai que je ne suis même pas en colère. Ce n'est pas la première
fois que je suis confrontée aux bassesses de l'être humain en entreprise et ce ne sera sûrement pas la dernière. J'ai l'inconvénient d'avoir une mère syndicaliste et de bien m'entendre avec mon
redac chef. Il ne fait aucun doute que je ferai partie de la même charrette. Quand la DRH m'a demandée si j'avais peur, j'ai tout simplement répondu "Non. Peur de quoi d'abord? Et si j'avais peur,
je ne serais pas dans ton bureau". Simple. Puis je suis retournée à mon poste. J'ai fait les légendes de ce qui sera peut-être mon dernier article sur Britney (attention, séquence émotion) et
dérushé mon premier reportage vidéo. J'ai la semaine prochaine pour le monter et le faire valider par les instances divines. Et sûrement pas demander à ces mêmes instances une augmentation parce
que, maintenant que je fais aussi de la vidéo, je travaille plus et qu'ils doivent donc me payer plus. Je les remercierai de m'avoir accordé cette formation qui me permet de "mutualiser mes
compétences" pour le même prix. A moins que je me prenne dans la gueule une sanction disciplinaire pour avoir ouvert ma gueule et tenir un blog, ce qui signifie que je ne consacre pas 100% de mon
temps au bien-être des actionnaires tout-puissants.
Tchumtchumtchubah