Les choses semblent plus ou moins s'arranger. Disons plutôt que ça avance dans une certaine direction. Je ne sais pas si c'est la bonne, mais peu importe, ça bouge. Il faut dire que j'ai tout fait
pour. Appeler dans tous les sens, trépigner, m'énerver, pleurer d'incompréhension ou de colère ou les deux. Un semblant de vérité se dessine. Avec toutes les démarches entreprises, j'ai fait la
connaissance d'un type bien. Non, je ne l'ai pas rencontré dans un bar et non ça n'a rien de sentimental. A force de demander à tous les services administratifs de m'aider à comprendre ce qu'il se
passe et ce qu'il s'est passé, j'ai enfin trouvé quelqu'un qui veut bien me donner un coup de main pour trouver les pièces du puzzle manquantes. Il s'agit du big boss de la trésorerie de la petite
bourgade où se situe la maison de mon père. Je ne le connais pas, je ne l'ai jamais vu et, je ne sais pas bien pourquoi, mais il a décidé de me prendre sous son aile et mon dossier avec. La
dernière fois que je l'ai eu au téléphone, ça m'a fait tout bizarre. Déjà, c'est lui qui m'a appelé. Et pas pour m'envoyer les huissiers. Pour m'aider. Après m'avoir expliqué toutes les nouvelles
démarches que je vais devoir entreprendre, il semblait un peu gêné au téléphone. A la fin de notre conversation, alors que j'allais raccrocher, il me dit qu'il a une dernière question. Il me
demande si mon père n'était pas quelqu'un de connu. Je dis non. Parce que mon père n'était pas une star qui faisait la couv de Voici toutes les semaines. Puis je me souviens qu'il faisait pas mal
de trucs pour la région. Il organisait des matchs de foot entre les différentes villes et, à chaque fois, faisait venir quelques artistes pour animer la soirée. Alors je me dis que c'est peut-être
de ça dont il s'agit. Quand je lui raconte ça, il y a comme de la joie dans la voix du Trésorier. Et il se met à me parler de mon père, de toutes les choses biens qu'il a faites pour la région.
C'est que dans le fin fond de la France, c'est pas tous les jours que des concerts sont organisés et qu'il y a une activité. Les louanges pleuvent.
Ca me fait toujours très bizarre que quelqu'un me parle de mon père. Qui plus est quelqu'un que je ne connais pas. A chaque fois, c'est comme si je découvrais une nouvelle facette de lui. C'est
assez bouleversant aussi. Il est mort il y a 10 ans et puis pour moi, c'était mon père, pas le type qui est ami avec des vedettes. Les gens qui me parlent de lui sont tous très différents. Il y a
bien sûr des personnes du métier, mais ceux qui m'en parlent avec de la chaleur dans la voix, ce sont les autres. Tous ces autres qui n'ont pas eu d'intérêt particulier à le fréquenter. Du pilier
de bar au saisonnier agricole en passant par le trésorier, toutes les couches sociales sont là. Et tous m'en parlent de la même façon. Ca réchauffe à l'intérieur d'entendre tout ça. Et en même
temps, ça pince. Parce qu'il est parti il y longtemps et que j'ai l'impression que mes souvenirs sont partis avec. Je ne pense pas souvent à lui. A lui en tant que personne. J'ai de plus en plus de
mal à me souvenir de moments partagés. Pourtant il y en a eu, mais c'est comme si tout avait été effacé par ce que sa dernière femme a entrepris contre moi. Quand j'essaye d'y penser, j'ai quelques
bribes de souvenirs qui s'en vont rapidement pour laisser place à la dernière image que j'ai de lui. Il était à l'hôpital, dans son lit, pesant entre 45 et 50 kilos. Ses yeux mangeaient tout son
visage. On aurait dit un petit garçon avec un regard intense que je n'ai jamais retrouvé chez personne. Son corps ne le portait plus mais à travers son regard passait toute la force de son
intellect, comme s'il essayait de me dire des choses mais que le temps manquait. Puis sa dernière épouse ne quittait jamais la chambre et ne nous laissait pas parler ensemble. Cet échange de regard
n'a duré que quelques secondes et j'ai eu l'impression que ça durait une éternité. Et aujourd'hui, c'est le souvenir principal que j'ai de lui. Ce n'est pas un souvenir joyeux. Il y avait de la
souffrance et de la tristesse dans ses yeux. Comme s'il savait qu'on ne se reverrait plus. Et on ne s'est plus revu après ça. Je ne suis pas allée me recueillir sur son corps une fois mort, comme
tous les autres ont fait. Je n'ai pas eu le droit. Enfin si. Trois jours après son décès, sa dernière femme a bien voulu que j'y aille en ajoutant que ça ne serait pas beau à voir parce qu'un
corps mort depuis trois jours, ça commence à se décomposer. Alors ma mère a dit que je ne devais pas y aller parce que je ne garderais plus que ce souvenir là de lui. Je l'ai écoutée et je crois
que j'ai bien fait. Et puis ne pas l'avoir vu mort, c'est comme si ce n'était pas concret. Et ça ne le serait jamais.
Je suis allée deux fois sur sa tombe. La première, le jour de l'enterrement, et c'était une journée tellement surréaliste que je ne m'en souviens pas vraiment. La deuxième quelques années plus
tard. J'avais du aller à la confrontation avec l'expert qui s'occupe de notre dossier au tribunal et sa dernière femme afin de mettre tout à plat. J'étais dans le coin alors j'y suis allée. Voir le
nom de mon père sur une tombe m'a semblé totalement incongru. Et j'ai pleuré. Et je l'ai maudit de m'avoir laissé là, comme ça, avec les emmerdes et sans les dernières clés de ma construction
personnelle. Aller sur sa tombe n'a pas du tout été un recueillement. Ca a été une prise de conscience. Il est mort. Et ça, ce n'est pas possible. J'ai conscience qu'il est mort mais je n'ai jamais
pris l'ampleur de ce que ça voulait dire. J'ai pleuré quand ma mère m'a annoncé son décès. En fait, j'ai pleuré dès l'instant où elle est entrée dans la pièce. Elle était blème et j'ai compris.
Pourtant je n'avais pas conscience qu'il allait mourir lorsque je l'ai vu la dernière fois. Il m'a dit qu'il allait guérir alors ça ne pouvait qu'être vrai. Dans un sens, c'est ce qu'il s'est passé
puisqu'il ne souffre plus. Après m'être écroulée par terre ce jour-là en disant non, ce fut fini. Parce qu'on m'a dit qu'il ne fallait pas pleurer. Parce qu'il fallait rester digne, parce que si je
m'effondrais ma mère s'effondrerait aussi. Alors je n'ai pas pleuré. Jusqu'à ce que je retourne sur sa tombe. Toute la souffrance est ressortie mêlée de rage et d'incompréhension. Mais ça fait trop
mal de prendre conscience de la mort de son père. Alors je suis partie et plus jamais revenue.
Tchumtchumtchubah