J'aimerais ne pas avoir perdu mon innocence. Je préférerais rester des heures au téléphone avec mes amies afin de décrypter 3 lignes laissées sur un mail ou un portable. Je voudrais plutôt passer
mes soirées à hurler Cigarettes&alcohol avec quelques anglais dans un pub. Au lieu de ça, j'appelle mon avocate, les impôts, le trésor public et j'hallucine. Hier a été un grand moment
d'hallucination d'ailleurs. Depuis deux ans, sans raison aucune, je reçois la taxe foncière de la maison de mon père. Il est mort, on est trois et dans l'indivision, pourquoi moi? L'année dernière
les impôts m'ont sorti que c'était la faute à pas de chance et les héritiers de la dernière femme de mon père ont payé la taxe. C'est assez horrible dit comme ça, mais comme la truie est morte en
cours d'année, soit après le 1er janvier, c'est à elle de payer. Même morte. Donc ce sont ses héritiers qui ont réglé la note. Cette année, je la reçois encore alors qu'ils ont tout entre les mains
(clés et jouissance des biens de mon père inclus) alors je leur transmets. A trois jours de la date limite de paiement, ils me font savoir par le biais de leur avocat qu'ils ne veulent pas payer.
Au passage, ils me réclament également la pension alimentaire que mon père a versé à ma mère lorsque j'étais mineure puis d'autres trucs du même genre. Ecoeurant, mais passons. Le principal est de
régler l'affaire avec les impôts.
Alors je les appelle. Ils savent pas quoi me répondre et me renvoient au cadastre. Là non plus on ne sait pas quoi me dire. Alors on me donne les coordonnées du Trésor Public d'Alassac, charmante
bourgade à l'accent chantant. Pour la troisième fois, je réexplique mon histoire depuis le début. Assez exténuant comme principe. La personne à l'accent pas si chantant que ça me dit de ne pas
quitter, qu'elle va demander à sa collègue quoi faire. Elle ne me met même pas en attente, elle doit juste décaler le combiné de quelques centimètres de sa bouche. "T'as entendu ma conversation?"
qu'elle dit à sa collègue. "Oui oui" l'autre lui répond. "On s'en fout nan?" qu'elle réplique. Bon ben là, les larmes montent. Tout le monde s'en fout, tout le monde me laisse dans la merde,
personne ne veut prendre mon histoire en compte, le monde s'écroule. Elle me reprend et commence à me dire que malheureusement on ne peut rien faire, c'est à mon nom et si j'ai pas payé dès lundi,
y'a une saisie sur salaire qui peut courir. Sanglots, hoquets, tout ça vient tout seul tout à coup sans crier gare et voilà que pour la première fois de ma vie je crie "mais c'est moi qui ai perdu
mon père à 18 ans bordel de merde!" Gros blanc à l'autre bout du fil. J'entends un mec un peu bourru qui demande à me parler. C'est le chef. Elle me le passe. Et je raconte une nouvelle fois mon
histoire, dès fois que mes collègues de bureau n'ait pas tout suivi, car oui, je bosse en open-space, c'est tout de suite plus convivial, mais je n'avais pas le choix dans le timing.
Le monsieur m'écoute, parfois dit "mais c'est pas possible", un peu comme l'abbé Pierre, mais avec l'accent chantant. Il me dit qu'il regarde dans son ordinateur voir ce qui se passe parce que, en
effet, si on est trois, ce n'est pas normal que les factures m'arrivent à moi car, lorsqu'il y a indivision, soit ils envoient à celui qui a la plus grosse part, soit ils envoient à l'aîné. Et moi,
je ne suis ni l'un ni l'autre. Alors il fouine. J'entends le tac tac tac sur le clavier. Je me mouche un coup. "Ben c'est pas normal... Y'a que vous qui êtes déclarée chez nous... Vous avez eu une
donation?" Ben non, loin de là et je lui réexplique que je n'ai rien, pas même une clé. "Nan mais attendez, c'est pas normal. Bon, lors de la déclaration de succession, le notaire vous a remis un
acte immobilier. Envoyez-le nous." Heu c'est quoi ça un acte immobilier? "Ben si, vous savez, le papier qui justifie quelle part vous avez dans la maison". Heu ben non, on m'a rien donné. On m'a
dit que de toute façon, mon avis comptait pas et que je sois d'accord ou non, tout le monde s'en foutait. "Ah mais nan, vous êtes propriétaire, vous devez avoir un acte de propriété. Donc vous
appelez le notaire pour qu'il vous l'envoie et vous nous le transmettez". Là, je commence à perdre un peu pieds. "Vous êtes en train de me dire que je suis sensée avoir des documents que je n'ai
pas parce qu'on a "ommis" de me les donner et tout ça c'est pas très légal, non?" Il confirme. "Mais il y a quelque chose qui me gêne mademoiselle, parce que ce n'est pas normal, si vous êtes
trois, que vous soyez la seule à apparaître chez nous aux impôts. Qui sont les deux autres?" Alors je donne les noms. Il recommence le tac tac tac. "Ben non, on ne les connaît pas. Ils ne
sont pas dans nos fichiers. Y'a rien. Et ça m'embête pour vous, parce que tout le monde ne peut pas changer ou indiquer les noms des gens dans nos fichiers. Même moi, je n'en ai pas le pouvoir".
"Vous seriez pas en train de me dire que y'a eu magouille?" "Ben faut croire, oui" . "Un truc du genre quelqu'un vous a donné mon nom de façon anonyme?" "Ben oui, voilà, un truc comme ça mais en
pas clair du tout parce que ça n'a pu être fait que lors de la finalisation de la succession par un officiel". Et donc là, c'est pas le monde qui s'écroule c'est l'univers tout entier. Je me mets à
parler avec l'accent du coup en disant que c'est dégueulasse ponctué d'un "ptain les enculés". Alors il me dit toutes les démarches à faire pour récupérer ce qui me revient et surtout régulariser
la situation parce que, comme il dit, il est embêté pour moi mais aussi pour son fichier qui, du coup, est complètement faux et ça, c'est pas bien. Et résultat, il me laisse un mois supplémentaire
pour régulariser le tout ainsi que sa ligne directe. J'ai donc appelé le notaire qui a commencé à faire dans son froc. Il a dit qu'il m'envoyait ça très rapidement.
Puis j'ai rappelé mon avocate. Ben ça lui a pas plu. Mais alors pas plu du tout. Elle me dit d'arrêter de pleurer qu'elle va s'occuper de leur cas. Un courrier est parti vendredi de son cabinet.
Elle a du y mettre une menace de déposer plainte pour cette histoire d'impôts, puis pour toute la décennie qui vient de s'écouler et qu'ils vont raquer fissa sinon ça va chier mais grave.
Elle était vénère pour moi. Elle était même plus énervée que moi je dirai. Depuis, je suis aterrée. Et effondrée aussi. Je n'arrive pas à comprendre pourquoi. Tout ça pour quelques milliers
d'euros? Parce que mon père n'avait pas la fortune de Victor Newman ou Bill Gates (pour rester dans le réel). Tout le monde me dit que c'est pour la tune. Je ne comprends pas. Ou alors je ne veux
pas comprendre. Parce que je veux garder un peu de mon innocence. Comme lorsque je m'enfermais dans ma chambre pour écouter Defintely Maybe et que je m'imaginais un futur idéal en chantant "in my
mind my dreams are real now you're concerned about the way I feel". Garder un peu de cet espoir qui s'en va parce qu'on me le vole.
Tchumtchumtchubah