Jeudi 3 avril 2008
Première fois dans ma vie que je dis "je ne peux plus". Ben oui. Fallait que ça arrive. Après 10 ans de bons et loyaux services rendus, coups bas évités, tensions désamorcées et autres gentillesses trash que seule cette profession peut apporter, j'ai dit stop. Trois semaines maintenant que je suis allée voir mon médecin pour lui dire "je ne peux plus, fini, stop, terminé, je rends mon torchon et veux plus qu'on m'embête". L'impression d'avoir légèrement régressé quand même et d'être la petite fille qui dit "je veux pas y aller" parce que "le vilain garçon de la classe des grands il fait que de me tirer les couettes et de m'embêter". En même temps, je n'aime pas qu'on me touche les cheveux et si j'y étais allée un jour de plus, c'est à un Liam très énervé qu'ils auraient eu à faire. J'avais déjà commencé à me révolter. Un peu. Il paraît que je suis spontanée et impulsive. Oui ben on m'y pousse gentiement mais sûrement aussi à l'impulsivité. Du coup c'est sorti. "Je ne suis pas payée pour t'aimer et encore moins être aimée. Mon taf c'est d'interviewer les gens pas de te dire merci quand tu veux m'envoyer sur un sujet de merde comme celui-là. De toute façon, j'irai pas et c'est comme ça. Si t'es pas content, trouve quelqu'un d'autre pour me remplacer parce que je ne me forcerai jamais à faire quelque chose que 1) j'ai pas envie de faire et 2) que je trouve complètement hors sujet rapport à la ligne éditoriale du journal pour lequel je bosse. De plus, si ce que je te dis ne te plaît pas, sache que je ne suis pas payée pour penser donc évite de me demander mon avis si ce dernier ne te convient pas. Et pour finir, arrête de vouloir penser à ma place et faire passer pour des vérités ce que tu veux faire croire que je pense à tout le monde parce que ça commence à sérieusement me saouler. De plus, un bon manageur est celui qui sait qui envoyer sur tel ou tel sujet suivant ses affinités et ce n'est pas ton cas". Bon. Forcément, c'est pas passé. Alors on m'a menacé de blâme si je refusais encore de faire un sujet, mais que, grand seigneur, pour cette fois, ça passait.
Faut voir le sujet aussi. En plus d'être, selon moi, hors cadre avec la ligne éditoriale du support pour lequel je bosse, il était question de me mettre en scène. Oui oui. Moi, en photo, dans le mag, dansant la tecktonik au Metropolis. Et tu veux pas que je te torche le cul aussi tant qu'on y est? Et pourquoi pas faire des affiches 4X3 aussi dans tout Paris? Un blâme donc. On est à l'école là. Déjà que la maîtresse, heu pardon la SR, corrigeait mes articles à voix haute, commentaires appuyés et rires gras de rigueur... Manquait plus que ça. Peut-être qu'on va me demander de passer en conseil de discipline aussi un de ces jours. Ou bien de me mettre une plume dans le cul voir ce que ça fait.
Mais il y a un avant le conseil de discipline. Parce que pour y arriver, il faut avoir fait des trucs genre graves. Mais un employé, c'est pénible, ça marche jamais droit comme le patron veut. Alors on tente de le pousser dans la bonne direction. Ca commence par des petites phrases toutes bêtes. "Ah ben oui on a envoyé la stagiaire faire cette interview. Mais tu sais, si tu n'avais pas posé un RTT ce jour-là, c'est toi qu'on aurait envoyée. Bon ben du coup, on passera ton sujet plus tard, hein, dans un autre numéro. Si c'est toujours d'actualité bien sûr. C'est quand même bête d'avoir posé un RTT comme ça. Sérieux, hein, si t'avais pas été en congé, on t'y aurais envoyée. Puis du coup, t'as écrit pour rien quand même. Ca m'embête un peu mais bon... On n'a pas le choix!"
Il y a aussi le concept de me parler pile au moment où je mets les écouteurs de mon iPod dans mes petites oreilles. Faut comprendre que l'openspace n'est pas spécialement idéal pour écrire (ni pour rien d'ailleurs), alors j'écoute mon iPod. Forcément, l'employeur prend ça pour de l'autisme ou une révolte muette anarchiste sans fondement, bref pour un truc négatif. En même temps, moi je veux bien mettre la musique fort dans cet espace réduit où on nous a entassé à 25, mais je suis face à des gens qui pensent que Fuck forever est une insulte, alors bon, disons que j'évite. Et donc ça donne. "Tu sais Live, t'es journaliste quand même. Ca veut dire qu'il faut t'ouvrir aux gens, leur parler. Il va falloir que tu fasses un effort, mais je suis sûr que tu peux y arriver. Il faut juste que tu y mettes de la bonne volonté". Je dis "oui oui" et je remets mes écouteurs. Puis je vois qu'on continue à me parler. "Oui?" Soupirs appuyés de l'interlocuteur "Oui je sais, j'écoute de la musique quand j'écris mes articles et tu essayes de me parler, mais faut vraiment que j'écrive quand même si tu veux avoir l'article à l'heure" "Oui mais je te parle là". Ah ben parle. Donc mon autisme, ma non volonté de vouloir me mêler aux gens. "Il ne faut pas que tu ais peur Live tu sais. On ne te veut pas de mal. Pourquoi as-tu peur comme ça?" Ah mais j'ai pas peur. Je cherche juste un peu d'oxygène pour écrire ce putain d'article sur Britney là. "Mais si, on voit bien que tu n'es pas à l'aise. Pourquoi tu crois qu'on t'en veut comme ça? Ca me désole un peu..." Ah ben si ça te désole alors... Faudrait peut-être que je m'excuse. En fait non. Ca lui passera bien un jour sa parano sur ce que je pense ou non. D'ailleurs je ne pense pas. De toute façon, pour écrire sur Britney, faut pas penser, ça sert à rien. Moi, je suis juste là pour pisser de la copie qui fait vendre et c'est ce que je fais et jusqu'à présent c'était considéré comme bien. Mais faut croire que c'est pas assez.
Autre journée, même ambiance. Cette fois, c'est la SR qui s'y met. "Travailler avec des cons". Ah ben voilà un livre intéressant. Sauf qu'elle le lit à voix haute, rit grassement (oui, c'est une de ses spécialités, avec sa classe innée aussi surtout lorsqu'elle mache son chewing gum et qu'on l'entend jusqu' au dernier étage, dents qui grincent de rigueur), puis pointe du doigt les gens (l'avantage de l'openspace, c'est la transparence, maintenant je sais à quoi ça sert ce concept) et, comme si on était vraiment débiles, commente d'un "ah ben ça me rappelle quelqu'un". J'adore. Tellement que je rebranche l'iPod tiens. Un petit Killing in the name et ça va mieux. De toute façon, c'est ça ou je tue quelqu'un. Puis ils ont nommé l'une des pros de la manucure "ma supérieure hiérarchique à moi que j'ai". "Maintenant, c'est à elle que tu t'adresses. Ca veut dire que les choses changent, qu'il y a une hiérarchie qui s'est installée et qu'il va falloir que tu la respectes". Heureusement que je n'avais rien dit avant qu'on me sorte ça sinon, qu'est-ce que ça aurait été...
Puis il y a les réunions. Une par semaine pour un bimestriel, je trouve ça marrant, mais bon. Et pendant les réunions, je peux me foutre à poil que personne le remarque. C'est comme s'il n'y a pas de son quand je parle. Tout le monde donne son avis, ses interviews en cours ou à faire, puis moi, ah ben je suis pas là. "Bon ben la réunion est terminée. Ah non. Pardon. Live? T'avais des trucs à dire?" "Ben oui" "Ah mais c'est que là on n'a plus le temps, j'ai un rendez-vous. On s'en reparle plus tard?" Ah ben bon ben d'accord hein. Même la stagiaire a eu la parole quand même... Sinon, plus facile, les réus se font quand je ne suis pas là. "Ah ben oui on a fait une réu, mais t'étais en interview... C'est bête... Ben non on ne pouvait pas t'attendre, fallait qu'on la fasse à 9h30 la réu et t'étais en interview hein. Mais si tu as des idées hein, t'hésite pas à venir me voir, mais plus tard parce que là j'ai des trucs à faire". Facebook. Myspace. Mail. iPod. Blasée je suis. Puis ça commence à m'énerver un peu. Mais juste un peu.
Puis les semaines passant, les phrases se font encore plus précises. "Mais pourquoi es-tu si négative Live?" "Heu nan je pose juste une question" "Oui mais à chaque fois que tu poses une question c'est pour dire que c'est infaisable. Pourquoi es-tu négative?" Nan mais je pose une question bordel. "Ben je te demande les coordonnées de l'attaché de presse pour faire le sujet que tu me demandes. Je vois pas ce qu'il y a de négatif..." "Mais si tu es négative. C'est dans ta façon de poser la question, je sais pas. T'es négative". Ah. Je tente autre chose alors."Tu me reproches quoi exactement?" "AH! ON Y EST! Tu vois que tu es négative! Tu penses que je te reproche quelque chose et que je t'en veux". "Ben non, mais je voudrais juste..." "Tu l'as dit! Tu penses qu'on te reproche des choses. Je ne te reproche rien mais toi tu penses qu'on t'en veux". Oh putain le dialogue de sourds. Au bout de 20 minutes de cet échange, j'ai perdu patience et j'ai crié. Un peu. Même pas fort. Mais c'est sorti.
Alors le lendemain, y'a eu comme une réunion de crise. Enfin, réunion. Y'avait moi d'un côté de la table et les deux cerbères de l'autre. Et la pièce de théâtre peut commencer. Main sur le coeur et l'autre sur le front, buste en arrière, soupir intense "mais ça me fend le coeur de voir qu'une journaliste refuse de faire un reportage. On croyait en toi pourtant! On sait que tu en es capable. Tu vas voir, c'est le plus bel exercice de ce métier". "Nan mais des reportages j'en ai déjà fait hein, je sais ce que c'est. Juste celui-là, je ne le sens pas". "Ah voilà. Tu es négative". "Nan je ne suis pas négative. Je ne sens pas ce reportage, je ne le fais pas. C'est tout". "Tu es donc en train de nous dire que tu n'es pas capable de le faire, que tu es incompétente". "Non, je dis que je ne le sens pas" "Tu es en train de nous dire que tu n'es pas capable d'être journaliste alors que tu prétends l'être". Heu... Ptain... Je fais quoi là? Je me tais. Live, tais toi. "Et bien avec moi, ça ne se passe pas comme ça. On te demande de faire quelque chose, tu le fais, que ça te plaise ou non. A cause de toi, on est obligé de prendre un pigiste. Tu sais ce que ça coûte? Alors que tu aurais pu le faire toi et je suis sûr que ça t'aurait intéressée". "Ah nan, mais ça ne m'intéresse pas hein, je t'assure". "Tu sais que le pigiste est ravi? Oui. RAVI. Il a sauté de joie parce que le sujet est intéressant". "C'est pas plutôt parce qu'il crève la dalle et qu'il va pouvoir payer une partie de ses courses chez Lidl?" "Ce que tu peux être négative. Je ne peux pas travailler avec des gens comme toi". "Ben vire moi". "Pourquoi nous pousses-tu à une telle extrêmité? Je veux travailler avec toi. Tu es un élément indispensable à cette rédaction. Pourquoi veux-tu nous pousser à prendre des mesures?" "Quelles mesures?" "Mais qu'est-ce que tu cherches exactement? C'est ça que j'aimerais savoir. Pourquoi nous pouses-tu à vouloir te mettre un blâme" "Je ne te pousse à rien du tout. Si tu veux me mettre un blâme, tu m'en mets un. Si tu veux pas, tu m'en mets pas. Moi je demande rien" "Tu vois, tu nous pousses là". "Bon ben vous avez fini?" "Pour cette fois, on ne te mettra pas de blâme parce qu'on ne souhaite pas en arriver là où tu veux qu'on arrive. Seulement, la prochaine fois, tu nous notifieras par écrit que tu refuses de faire tel sujet et nous serons obligés, par ta faute, de prendre les mesures qui s'imposent".
J'ai dit d'accord avec le sourire, pris mes affaires et suis rentrée en pleurant dans le métro. Pas parce que j'ai peur d'un blâme ou d'autres sanctions. C'est bien le genre de trucs dont je me fiche royalement. C'était déjà pareil au lycée et je n'ai pas trop changé de ce point de vue là. J'en avais juste marre. Je n'en pouvais plus. Et c'est là que ça a commencé. Je ne peux plus. Le soir, pas moyen de m'endormir. Le matin, pas moyen de sortir du lit alors que réveillée. Je ressasse la journée de la veille, m'imagine ce que sera celle d'aujourd'hui, me dis que j'aurais du répondre ci au lieu de ça mais alors on m'aurait rétorqué ci et j'en serais arrivée à dire ça et... Ventre noué, gorge serrée, envie de vomir. Poser un pied à terre, fermer les yeux, prendre une douche, un café, un métro, iPod (c'est mon kit de survie), badge à l'entrée, bonjour, ouvrir courrier, mail, facebook, myspace, blogs et recommencer. Mais là je peux plus.
Parce que je commençais à virer parano, parce que je commençais à ne plus penser qu'à ça, parce que j'en ai perdu l'appétit, parce que je devenais parano et infernale dans ma vie personnelle avec des personnes que j'aime bien, il fallait que ça s'arrête. Alors je suis allée voir la médecine du travail. Le vent. C'est un véritable courant d'air ce truc. "Ah ben oui c'est du harcèlement moral. Ben allez voir votre médecin, faites vous prescrire du xanax et revenez bosser demain et les jours d'après". Ah oui mais non. Je n'ai pas envie d'avoir besoin d'une énième drogue pour supporter le boulot. J'en prends déjà assez comme ça pour le fun, faudrait pas que ça rentre dans le domaine du sérieux.
Et c'est là que je me suis mise à réfléchir sérieusement et à savoir ce dont je ne veux plus. Hors de question de me droguer pour aller bosser. En tout cas pour supporter les gens. Les psychotropes pour les trucs fun oui, mais pour supporter les gens, non. Et me voilà un lundi soir, à moitié en pleurs, serrant et desserrant mes mains face à mon médecin qui me suit depuis que j'ai 4 ans. "Bon. Ca suffit. Je t'arrête". Les premiers jours, c'est comme une libération. Puis il y a leurs appels, textos, mail reçu le premier jour de mon arrêt. En substance, ils me disent que comme je suis arrêtée pour une longue période, le journal ne peut pas avancer sans moi, donc il faut que je leur dise ce que j'ai fait comme interviews, celles qui étaient prévues et aussi les brieffer sur un artiste. Oh ben ça m'a stressé, j'ai répondu que j'étais en arrêt maladie. Après, je me suis dit qu'ils auraient mieux fait de m'écouter en réu et j'ai éteint l'ordi. Puis ça va mieux. Puis en fait non, parce qu'arrive un moment où il faut y retourner. Non. Je ne peux pas. Re-arrêt. Et ça recommence à aller bien. Puis il y a un espèce de sentiment de culpabilité qui arrive par moments. Je creuse le trou de la sécu avec ma petite pelle de plage. Je devrais être plus forte que ça et être capable d'y retourner, les affronter. Non. Je ne peux plus. Et aujourd'hui, ça se transforme en je ne veux plus. Trouver autre chose. Personne n'embauche, tout le monde vire. Alors j'écris. Un peu. J'efface. Beaucoup. Je me remets à faire du shopping. Trop. Je sors. Autant que possible. Et je ne vois que des personnes positives qui m'apprécient. Tout le temps.
par live forever publié dans : Live forever
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